La Rimb
Revue de presse du spectacle

Le Pariscope, par Dimitri Denorme

La Rimb par Dimitri Denorme

A peine éclairée, assise dans un grand fauteuil, les pieds dans une bassine, Vitalie Rimbaud est une femme rongée. Rongée par la vie, la mort, la solitude et la souffrance.

« La Rimb », « La mother », comme la surnommait ce fils décédé neuf ans plus tôt, n'a pourtant pas perdu le côté revêche, rigide et autoritaire qui lui valut une profonde inimitié.

Le texte de Xavier Grall, qui à l'origine était une pièce radiophonique, semble avoir pour vocation de réhabiliter la figure ô combien controversée de la mère du voleur de feu.

Car dans ce soliloque, c'est l'image d'une mère aimante pleurant la mémoire de son fils que l'on découvre. Pas de pathos exacerbé pour autant.

Vitalie est une femme de la terre ne se laissant pas aller aux larmes. La vie l'a endurcie, et il lui faut rétablir une vérité, défendre des valeurs. Non, Arthur n'était pas le poète maudit idolâtré par les littérateurs parisiens, embrigadé dans des amours impossibles par Verlaine qu'elle fustige.

Son fils valait mieux que tout cela. Elle le peint en marchand respectable, revenu à la foi chrétienne après ses errements adolescents.

Le spectacle de Jean-Noël Dahan est un petit bijou comme on aime en découvrir. Tout dans sa mise en scène fait sens et il y aurait beaucoup à dire sur l'intelligence et la qualité de son travail. Les lumières ultra-soignées de Julien Peissel sont de toute beauté.

Il joue des pénombres, des clairs-obscurs, avec délectation. On retrouve la même précision dans l'univers sonore convoqué par Jean-Marc Istria.

Craquements, chuintements et bruits sourds se multiplient avec mystère et viennent peupler l'espace vide figurant aussi l'espace mental de Vitalie Rimbaud.

On jurerait se trouver dans le grenier de la ferme de Roche, au sud des Ardennes, là même où Rimbaud rédigea sa « Saison en Enfer ».

Un écrin parfait en somme pour Martine Vandeville qui incarne magistralement cette figure complexe qu'est la Rimb. Il ne faut absolument pas manquer ce voyage en Rimbaldie.

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L'humanité, par Charles Sylvestre

Ces deux génies redoutés aux mères redoutables

Charles Silvestre Lundi, 19 Mars, 2012

Étonnant chassé-croisé au Lucernaire : la Lettre à ma mère, de Simenon, et la mère de Rimbaud selon Xavier Grall révèlent d’où sortent ces deux hyperlucides : le monde de l’avidité.

À l’étage, dans la « Salle rouge », le fils parle à la mère. Juste au-dessus, au « Paradis », la mère parle à son fils. Dans cette ruche qu’est le Lucernaire, les abeilles du théâtre font leur miel avec deux destins mère-fils qui, sans se rencontrer, se croisent d’une façon surprenante. De la Lettre à ma mère, de Georges Simenon, Robert Benoit donne une représentation qui ouvre un chapitre nouveau de la vie et de l’œuvre de l’auteur, selon les propres dires de celui-ci.

Le soliloque de la Rimb, sobriquet qui désigne la mère d’Arthur Rimbaud, écrit par Xavier Grall, mis en scène par Jean-Noël Dahan et joué par Martine Vandeville, ne nous apprend rien sur le poète et tout sur la terrible propriétaire de La Roche.

Le fascinant dans les deux cas, c’est la peinture du monde incarnée par les mères et la mise en lumière de l’écrivain comme du poète qui en sont, si on peut dire, « sortis ». L’accompagnant dans son agonie, Simenon découvre la vérité de sa mère.

Texte étrange où s’entremêlent une tendresse tardive pour un être farouchement attaché à « faire » sa vie envers et contre tous et une cruelle lucidité dans la descente au plus profond de l’âme humaine, et c’est là encore que l’auteur des Maigret fait merveille.

Le rêve de cette vendeuse des grands magasins d’avoir sa maison et sa pension, qui ne voulut s’attacher qu’aux petites gens, ce vers quoi tend alors l’écrivain, n’échappe pas au scalpel : « J’ai compris que, toute ta vie, tu as été bonne. Pas nécessairement pour les autres mais bonne pour toi, bonne au fond de toi-même. »

Robert Benoit joue un Simenon mûri par l’âge, le corps lourd, se déplaçant pesamment, l’élocution précise dans un univers que découpe la lumière d’un projecteur, un fauteuil pour se lever et se rasseoir, un lit de fer qui suggère une fin. L’écrivain fait ses comptes avec ses origines, ce qui ne manque pas de grandeur.

La Rimb de Xavier Grall est encore plus terrible. La mère de Rimbaud n’est pas la treizième d’une famille de treize enfants. Elle est femme d’officier assez vite disparu, propriétaire de son domaine de 21 hectares, forte de son catholicisme qui lui fait tancer les mécréants.

Autrement dit, la Rimb est justement le monde avec lequel Arthur Rimbaud a rompu par la poésie d’abord, par le lointain ensuite. Mais ce qui fait le prix du texte imaginé par l’auteur, c’est que ce monde ne s’avoue pas battu. Dans l’abandon de la poésie, il voit une victoire, car « elle ne mène à rien ».

Le retour au bercail, la mort, manifestent une foi à son corps défendant. « On ne sort jamais du christianisme quand on y est rentré. » Son rêve est celui d’un Arthur négociant réussi, bien marié, bon catholique, loin des Parisiens et de leurs « fadaises littéraires », admiré enfin à Charleville.

Jean-Noël Dahan met en scène ce délire dans une sorte de pénombre accusant l’amertume, la douleur, la noirceur du propos. Ramassée dans son fauteuil, Martine Vandeville rumine littéralement sa logorrhée à voix basse (parfois à la limite), pour mieux bondir dans ses éclats vengeurs. Éternelles malédictions des avides, des implacables contre l’esprit.

Ce rappel au « travail, famille, patrie » contre le poète de la « liberté libre » trouve aujourd’hui une sacrée résonance. Tout rapprochement avec l’actualité n’est pas interdit.

Théâtre du Lucernaire : Lettre à ma mère, de Georges Simenon. Adaptation Robert Benoit. Avec Robert Benoit. Tous les jours, à 18 h 30, sauf dimanche et lundi. Tél. : 01 45 44 57 34. La Rimb, le destin secret d’Arthur Rimbaud, de Xavier Grall. Mise en scène Jean-Noël Dahan. Avec Martine Vandeville. Du mardi au samedi à 19 heures. Tél. : 01 45 98 91 10.

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Télérama, par Sylviane Bernard-Gresh

mardi 3 avril 2012

noté TT

Elle est vieille, son fils vient de mourir, amputé d'une jambe. Elle soliloque, divague ressasse, s'exalte, pousse des cris de haine contre Verlaine en particulier et tous les écrivains en général. Elle raconte les épisodes marquants de sa vie et surtout ses rapports tumultueux avec son fils. C'est Vitalie Rimbaud, souvent vue comme un monstre. Martine Vandeville joue très bien l'égarement de la mémoire et la fragilité de la vieillesse. Elle fait entendre le désaveu outré des débordements de son fils par cette femme bienpensante. Mais aussi son amour, âpre, rugueux, sauvage pour celui qui est son préféré. De jolis effets de mise en scène font de ce spectacle un moment très plaisant, malgré des répétitions inutiles dans le texte qui en aloudissent le rythme.

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Le Monde.fr, par Evelyne Trân

La Rimb . Le destin secret d’Arthur Rimbaud d’après le texte de Xavier GRALL au Théâtre du Lucernaire

Théâtre du Lucernaire 53, rue Notre Dame des Champs 75006 PARIS

Du 29 Février au 21 Avril 2012 du Mardi au samedi à 19 H

Mise en scène : Jean-Noël Dahan

Distribution : Martine Vandeville

Scénographie/ lumières : Julien Peyssel

Création sonore : Jean-Marc Istria

Composition, décomposition…Il est d’étrange d’imaginer que la figure de la mère ait pu déjà être absorbée par la figure du fils. Ou bien au contraire que la mère renaisse en tant que femme des cendres du fils. On retrouve d’ailleurs l’écho d’un hommage à la femme dans les poésies de Rimbaud.

Que la mère puisse retentir ou s’exprimer tantôt comme une ogresse, tantôt comme une femme aimante à travers le regard d’un enfant, cela épingle notre rêve de l’être femme. Qui voudrait tel un monstre s’offrir à la vision de l’être aimé, déformé par ses multiples visages. C’est une histoire d’amour impossible  que nous raconte Xavier Grall, celle d’une mère et de son enfant.

La Rimb souffre dans ses entrailles parce que toute son existence elle l‘a attelée à son rôle de mère, gardienne du foyer, gardienne de l’ordre, sous la tutelle de la religion.

La Rimb a beau jeu de clamer qu’elle fait partie de la terre noire des Ardennes, elle n’a pas d’autre choix que de la cultiver et de la révérer. Il ne se passe rien à Charleville, il faudrait ausculter les briques, les pierres, les tombes du cimetière pour espérer voir suinter quelques confidences des habitants. Le paysage, les ponts qui enjambent la vallée sont volontiers plus amènes et souriants que les bâtisses bourgeoises et bourrues, figées dans un spectral silence.

Rimbaud, c’est celui qui amorce le tremblement de terre, la terre mère, il est né pour faire souffrir sa mère. Bouche comme une cicatrice infâme disait à peu près Apollinaire.  Xavier Grall parait tout imprégné de la poésie du poète. Quel adolescent n’a pas  eu l’impression de voyager en lisant Rimbaud, nombre de ses poésies  sont le fruit de ses vagabondages dans les Ardennes. Mais il n’ a pas voyagé seulement avec ses pieds, ses genoux, il a voyagé avec son esprit. Il a voyagé aussi en tant que fils dans la tête de sa mère, concrètement : il lui a souvent écrit; fantastiquement : il était toujours ailleurs.

A travers le soliloque de la Rimb, on entend une mère qui part à la recherche de son fils, un fils idéalisé,  mais aussi un fils qu’elle décrit comme un être témoin de son propre orgueil, sa dureté, son ignorance, son impuissance.

La Rimb n’entend rien, dit-elle à la poésie. Elle crache son venin sur « La Verlaine ».Et pourtant à brûle pourpoint,  elle parle de douleur, elle s’accroche à la douleur pour se rapprocher d’Arthur. Est-il possible qu’elle ait pu être témoin du délire poétique de son fils, au moment de mourir ?

A quoi sert la poésie ? Le soliloque est en réalité l’entonnoir où affluent protégées ou abusées par la pénombre, les plusieurs voix d’une femme qui convoque l’esprit de son fils. Elle l’appelle comme si elle voulait se rappeler à lui. Et petit à petit se dessinent les figures d’une mère et d’un fils déchirés, hors normes, hors idéal, tout simplement humains.

Impressionnant délire, porté par une grande tragédienne Martine Vandeville. Elle est à la fois grave et ailée, la mère Rimb, si peu conformiste finalement, si entachée qu’elle est, sans se l’avouer,  par la destinée de son fils.

La scénographie nous entraine dans un endroit à la fois familier et secret, une buanderie ou un grenier où les ombres jouent entre elles, pour  accueillir l’invisible et des fantômes d’ objets aussi dérisoires qu’une canne ou un lustre qui pendouille. Et pourtant elle est bien vivante, cette mère Rimb, capable aussi bien de sortir de ses gonds que de se replier dans le chuchotement.

Jean-Noël Dahan signe une mise en scène, toute en exaltation retenue qui fait penser à  BERGMAN ce cinéaste amoureux de visages de femmes. Vous irez, grâce à ce spectacle, là où la terre et la poésie jaillissent de la bouche d’une même femme, la Rimb, Vitalie RIMBAUD, née CUIF et paysanne. Quel voyage !   

Paris, le 3 Mars 2012

Evelyne Trân

Toute la culture.com, par Amélie Terranera

LA RIMB (AU LUCERNAIRE):VITALIE RIMBAUD RACONTE SON FILS

De Rimbaud, on retient aisément la figure du poète maudit, sa relation tumultueuse avec Verlaine et ses pérégrinations en Éthiopie. La Rimb, le destin secret d’Arthur Rimbaud de Xavier Grall met en lumière une autre facette de la personnalité du poète de Charleville-Mézières : la relation conflictuelle qui le liait avec sa mère, Vitalie Rimbaud. Le Lucernaire, havre de culture du 6ème arrondissement parisien, accueille et ce jusqu’au 21 avril prochain, la mise en scène de Jean-Noël Dahan qui offre à Martine Vandeville l’un de ses plus beaux rôles.

Martine Vandeville alias Vitalie Rimbaud s’attaque avec brio au difficile exercice qu’est le monologue. Dans La Rimb, le destin secret d’Arthur Rimbaud, elle incarne véritablement cette mère rustique, dépassée par le succès poétique de sa progéniture. Tour à tour, elle invective les littérateurs de la capitale : « une société peut vivre sans écrivain » mais non sans paysan, et Verlaine, l’amant terrible d’Arthur. Elle fustige aussi l’héritage littéraire et débauché de ce dernier, son « fils préféré », et choisit de se souvenir de lui en tant qu’explorateur courageux (« le vrai Arthur c’est l’autre »). Elle se révèle définitivement comme le pendant terrien de l’icône littéraire et parisienne.

« Qu’est-ce qu’ils vont écrire ces biographes ! », Vitalie Rimbaud, surnommée La Rimb par son fils

Tandis que la scénographie de Julien Peissel évoque la pauvreté ardennaise et sa « réalité rugueuse », la création sonore de Jean-Marc Istria laisse la part belle aux bruits de pluie et autres sons liquides qui rappelle le chef d’œuvre de Paul… Verlaine, Il pleure dans mon cœur : « Il pleure dans mon cœur/Comme il pleut sur la ville;/Quelle est cette langueur/Qui pénètre mon cœur ?/Ô bruit doux de la pluie/Par terre et sur les toits !/Pour un cœur qui s’ennuie,/Ô le chant de la pluie ! »

Le visage de Marine Vandeville laisse entrevoir les sentiments contradictoires entremêlés du personnage, de la fatigue, à la solitude en passant par l’admiration et les regrets. Voire la jalousie. En effet, comment ne pas ressentir de la jalousie pour l’imagination débordante de ce fils lorsque l’on ne collectionne que l’orgueil et l’autorité ? La comédienne alterne avec justesse les tourments de la vieillesse et les excès de folie. Dans ses moments d’hallucinations, elle règle ses comptes et livre sa vérité. La scène, enfumée et dans la pénombre, représente le giron familial et rural que fuit l’auteur du Dormeur du Val.

« Tais-toi mon chagrin »

Vitalie Rimbaud, très pieuse, refusa corps et âme, jusqu’à son dernier souffle, l’idolâtrie dont son fils était l’objet. Pourtant n’était-elle pas sa première adoratrice ? La représentation de La Rimb se déroule dans la salle du Lucernaire appelée « Le Paradis ». Nul doute que la mère et le fils Rimbaud s’y sont retrouvés, partageant leur folie et leurs souvenirs champenois.

Le SNES, par Micheline Rousselet

"La Rimb"
Partenaire Réduc’snes

jeudi 8 mars 2012

La Rimb, c’est ainsi que Rimbaud nommait sa mère, Vitalie. Elle est là devant nous, seule dans sa ferme des Ardennes et elle parle de son fils bien sûr, mais aussi forcément d’elle. Elle clame que le vrai Rimbaud n’est pas le poète encensé par ces « parasites de littérateurs parisiens », mais le colon respectable et respecté qui s’est enrichi du commerce de l’or et de l’ivoire en Afrique. Elle crache à ces littérateurs qu’ils n’ont pas à juger un écrivain et sa mère non plus. Elle a choisi l’ordre, le travail, la famille, la patrie et la religion. Elle a voulu la même chose pour son fils et elle clame que « la poésie est une maladie », qu’elle a tous les droits et que même mort, ce fils, elle le gardera.

Pourtant même si elle proclame que son fils a abandonné « sa première carrière » parce qu’il avait le sentiment que c’était bien, lui donnant ainsi raison, le doute l’assaille parfois et elle s’interroge, revient sur sa vie, sur sa jeunesse et sur les valeurs qu’elle a tentées d’inculquer à ce fils.

C’est ce beau texte écrit par Xavier Grall, poète et ancien journaliste du Monde, que Jean-Noêl Dahan a choisi de mettre en scène. La scène est plongée dans la pénombre, la Rimb enveloppée dans un vieux manteau est assise dans un fauteuil, une bassine à ses pieds. Un lustre à pampilles éclaire faiblement l’espace. On entend des bruits d’orage et une pluie incessante qui noie les Ardennes. Le lustre dégringole par saccades lorsque les interrogations de la Rimb se font plus pressantes.

Martine Vandeville est la Rimb. Sur son visage, dans le mouvement de ses mains passent la douleur physique, une sciatique qui lui vrille le dos, et les émotions les plus diverses : sa méchanceté, son avarice, mais aussi le doute et un sentiment diffus de culpabilité dont elle essaie de se dédouaner. Tout en soliloquant, elle se lève de son fauteuil et avance sur un plancher dont les lattes flexibles l’obligent à un léger effort pour garder l’équilibre, à l’image de ce qui se passe dans sa tête. Sa voix passe du chuchotement au cri, de la douleur de la mort de son fils, « le préféré », à l’âpreté de la vieille propriétaire terrienne réactionnaire, sûre de son jugement – le vrai Rimbaud est le colon respectable de la fin et non le poète homosexuel et maudit – à une femme qui doute. Martine Vandeville fait passer tout cela avec un talent exceptionnel.

Micheline Rousselet

Froggy's Delight, par Philippe Person

La Rimb, le destin secret d'Arthur Rimbaud Théâtre Le Lucernaire (Paris) février 2012

Monologue dramatique de Xavier Grall dit par Martine  Vandeville dans une mise en scène de Jean-Noël Dahan.

"La Rimb", c’est ainsi que Jean-Arthur  Rimbaudsurnommait sa mère, Vitalie Cuif épouse du  capitaine Rimbaud. "La Mother" n’a pas bonne presse  dans le continent rimbaldien et il fallait être un breton  farouche à tête d’Antonin Artaud comme l’était Xavier  Grall, un poète rugueux aussi hérétique que catholique,  pour oser la réhabiliter.

Dans cette adaptation théâtrale d’un texte à l’origine  radiophonique,la mère du poète s’abandonne à la nuit  pour oublier que son bourlingueur de fils n’a pas été qu’un  négociant. En vain, revient sans cesse le souvenir de ces  premières années maudites et jaillit en elle à la fois la fierté d’être la mère Rimbaud et le refus de n’être que ça.

Sur scène, Martine Vandeville est une Madame Rimbaud  qui s’épanche peu. Assise dans son fauteuil, les pieds  dans une cuvette d’eau, ou parcourant le plancher appuyée sur sa canne, elle dit dignement sa vérité.

Figure altière, sans répit ni repos, la Rimb peut affirmer le contraire, mais elle n’y peut rien : il y a en elle quelque chose d’autre qu’une propriétaire terrienne ardennaise. Celle qui a engendré Arthur Rimbaud possède déjà une part de son mystère.

Jean-Noël Dahan a parfaitement réussi le passage du texte de Xavier Grall des ondes à la scène, et s’il reste quelques scories du didactisme inhérent au genre radiophonique, Martine Vandeville sait les atténuer. Elle a trouvé la virulence juste pour éviter la caricature.

Aidée par les échos sonores de Jean-Noël Istria et les lumières subtiles de Julien Peissel, elle dessine une Madame Rimbaud magistrale qu’il ne faut pas rater.

Philippe Person

La théâtrothèque, par Philippe Delhumeau

La Rimb le destin secret d'Arthur Rimbaud

La Rimb, un texte puissant qui déracine les amours étouffants d'une mère endeuillée par la mort prématurée de son fils, le poète des Ardennes, Arthur Rimbaud.

Xavier Grall, l'auteur de La Rimb, le destin secret d'Arthur Rimbaud, a écrit une homérique histoire mettant en valeur les sentiments ravageurs d'une mère rigide et anormalement passionnée de ce qui conditionna Arthur Rimbaud à se démarquer de ses contemporains au XIXe siècle. Le récit d'un poète authentique aux confluences bretonnes soulignant avec des mots simples et symboliques l'attachement d'Arthur Rimbaud, natif de Charleville, à sa famille et à la poésie. Le talent d'écrivain de Xavier Grall se reflète sensiblement au destin du jeune Arthur, doué pour l'écriture et trop tôt disparu. La maladie a eu raison de l'un comme de l'autre, le bateau ivre de la vie a sombré dans les abysses de la mémoire collective des gens de lettres.

A l'origine, La Rimb est une pièce radiophonique, un soliloque de Vitalie Rimbaud, la mère du poète maudit. D'ailleurs, le fils prodige se plaisait de l'appeler de cette douce familiarité. Un sobriquet partagé entre ces deux êtres rattachés par la complicité maternelle et pourtant si éloignés de leur existence respective.

Le récit de la pièce se concentre autour de la Vitalie, cette vieille femme qui vit isolée de toute considération humaine dans sa ferme perdue de la campagne ardennaise. Assise sur une chaise, les pieds posés sur les rebords d'une bassine, elle ressasse les moments du passé avec une certaine amertume. Elle revendique sa fierté d'être propriétaire terrienne, veuve, et résistant à la sciatique qui la tenaille entre raison et fébrilité.

La Rimb passe en revue les différentes étapes de la vie de son fils, depuis l'enfance jusqu'à la tombe. Elle rejette avec avidité les littérateurs parisiens qui lui rendent visite en réclamant les papiers de son fils. Des écrits qu'elle se refuse de voir car jugés impertinents et en contradiction avec les valeurs morales et matérielles de la vie. Pensez, elle, une femme de la campagne, habituée aux rigueurs et obéissant aux dures exigences imposées par la terre. "La poésie, ça ne sert à rien", dit-elle avec fermeté et les yeux embrouillés de larmes discrètes. Son fils, un voyageur infatigable, qui a traversé mers et montagnes pour aller prospérer en Afrique. Un explorateur de l'indicible qui est toujours revenu dans la région de Charleville voir sa mère. La colère l'emporte quand la mémoire lui rappelle Verlaine et le coup de pistolet tiré à Bruxelles sur son fils. Une simple blessure au bras, mais une plaie qui lui taraude l'esprit, comme si le sang de la haine coulait en elle. La Vitalie se pose en gardienne de la mémoire respectable d'Arthur.

Le décor, supposons la pièce à vivre de la ferme délimitée par le périmètre du plancher posé à même le sol. Le bois pleure des craquements secs à chaque déplacement de la vieille femme soutenue par sa canne.

Julien Peissel dose avec subtilité les effets lumière conçus pour éclairer avec lucidité la relation mère-fils, selon les parenthèses existentielles sombres ou heureuses du jeune poète. La scénographie facture la rigidité exigée par le soliloque en additionnant les regrets et les interrogations qui subsistent bien des années après la mort du jeune homme. L'importance accordée aux effets de lumière mêlés à l'inhérence de la narration crée une symbiose chaotique qui expose une vie personnelle à une vie de personne.

Martine Vandeville interprète La Rimb en s'imprégnant complètement dans le corps de cette mère endurcie et souffrant le martyr à bien des titres. Femme de la terre et mère d'un poète, elle essaie de concilier en un personnage, le sien, ces deux versions. La mort de son fils n'a jamais été ensevelie en son for intérieur car elle se parle avec la conviction d'être écoutée. Consciente de son affrontement avec l'insondable, la tristesse l'accable et la raison lui rappelle qu'elle est une propriétaire terrienne. Martine Vandeville est entière dans cette interprétation car elle et la Vitalie font corps commun à deux causes convergentes. Les jeux de lumière la magnifient quand, recroquevillée au fond de sa chaise, elle évoque le passé et le présent. L'émotion est à peine palpable car le verbe employé est fluide, un rien mélancolique. La comédienne est sublime, elle dégage une vérité bouleversante d'un bout à l'autre de la pièce.

La mise en scène de Jean-Noël Dahan s'ancre parfaitement avec l'intensité accordée au texte de Xavier Grall. Il a réussi à mettre en forme la pensée de l'auteur, exprimée par la profondeur des sentiments empreint de souvenirs et de douceur, d'amour-passion et d'amour maternel pour cet ange envolé au bel âge.

La réalisation de La Rimb, une partition théâtrale faite pour être jouée, vue et entendue au Paradis et au-delà.

Mis à jour le 09/03/2012

Le blog de Marie Ordinis

La Rimb, le destin secret d’Arthur Rimbaud

5 mars 2012

D’après le texte de Xavier Grall. Mise en scène Jean-Noël Dahan, jeu Martine Vandeville. La salle du Paradis est envahie des fumées intempestives. On pense enfer ou, allez, seulement purgatoire. Lumières pléthoriques – cinquante projecteurs – puis vers la fin quelques autres très bleues. On ne découvre que petit à petit la comédienne assise, les pieds dans une cuvette d’abord puis marchant sur les vingt-huit lattes de bois qu’elle fait trembloter l’une après l’autre. Vitalie parle de son fils Arthur : « Il était grand, fort, beau ». Mais après sa rencontre avec Verlaine «cette vermine »… « Deux poètes ensemble ne peuvent faire que des bêtises ». Bruits bizarres, le lustre de cristal côté cour descend brutalement et sera au sol en trois temps… « Les catastrophes de la guerre ». Elle s’est levée ; on aperçoit un long fusil calé contre sa chaise et puis soudain courbée, elle gémit : sa sciatique. « Je ne suis qu’une paysanne ». Elle est seule dans sa ferme et âgée de… « Ne jugez pas sa mère, ne jugez pas un écrivain…Arthur veut être respecté…Et si j’étais jalouse de mon enfant ? Etre la mère d’un poète c’est un drôle de métier. A quoi ça sert la poésie ? A rien, à moins que rien ! ». Mais elle est sûre que son fils à Chypre probablement  « reviendra, il épousera une fille ». Elle se livre à un sorte d’examen de conscience – l’auteur connaît – se demandant si elle a été la mère qu’il attendait. Suit le récit des derniers mois de son fils, veillé par Isabelle sa sœur, mais qui avait « échappé à la corruption ». 1891 : Arthur n’est plus. « J’ai fait ce que j’ai pu »… « Il fallait qu’il s’en aille ». Vitalie s’en va. Et nous sortons fascinés par la performance et la générosité de la comédienne, la richesse de la mise en scène d’une pièce destinée à mettre mal à l’aise des parents qui, leur enfant disparu, s’imaginent ne l’avoir pas aimé vraiment et suffisamment. Mea maxima culpa ! Théâtre du Lucernaire, salle « Le Paradis » jusqu’au 21 avril 2012, du mardi au samedi à 19 heures. Réservation : 01 45 48 91 10. A Lyon, théâtre des Célestins, salle « Célestine » du 24 avril au 5 mai 2012 à 20h30, le dimanche à 16h30. Réservation : 04 72 77 40 00.  

posted by Marie Ordinis

Allegro Théâtre, par Joshka Schidlow

La Rimb d'après Xavier Grall

Jeudi 8 mars 2012

Vitalie Rimbaud portait un nom qui lui convenait à merveille. Figure maternelle majuscule, la mère d'Arthur était une paysanne ardennaise à la vitalité furieuse. Xavier Grall (1930 - 1981), auteur de la pièce radiophonique mise en scène par Jean-Noël Dahan, la surprend au soir de sa vie alors que vieille femme au corps déformé par la sciatique elle se laisse envahir par ses souvenirs. Ecrit d'une plume rutilante ce déchiffrage obsessionnel du passé prend à la gorge.

Assise sur un fauteuil, le pied gauche posé dans une bassine d'eau puis marchant en s'appuyant sur une canne, Vitalie fulmine, en veut à ces "pommadés" parisiens qui ne veulent voir en son fils qu'un génie illuminé alors qu'elle réprouve la vie de dévergondage (c'est son mot) qu'il mena avec Verlaine. Lequel elle voue évidement aux gémonies. Elle préfère voir en Arthur le négociant avisé qu'il fut dans la dernière partie de sa courte vie.

Elle se remémore pourtant que dès son plus jeune âge il "fallait qu'il fiche son camp". Elle en a dit des neuvaines pour qu'il revienne... Mais lorsqu'il finit par le faire il était "souillé de pied en cape". Les certitudes de cette femme saturée de moralisme et de religion - qui s'est toujours considérée comme un roc au milieu d'une mer en furie - par instants vacillent. Ne seraient-ce pas sa sécheresse de coeur et son autorité tatillonne qui ont fait fuir son fils?

Il a rarement été dit avec une telle justesse combien le passé des morts pèse sur la tête des vivants et combien il rendent confus nos propres sentiments. Martine Vandeville joue cette apocalypse intime avec la belle âpreté des vraies tragédiennes. Qu'elle ne soit pas davantage sollicitée est un mystère.

L'association pour la presse étrangère, par Lydie Léa Chaize

Théâtre : la Rimb

« LA RIMB » est le nom affectueux que donnait Arthur Rimbaud à sa mère Vitalie. L’auteur Xavier Grall, au talent trop méconnu, a été journaliste, poète et écrivain, très ancré dans son identité bretonne. Animé par une foi profonde voire mystique, attiré par toutes les formes de rebellion, il a consacré une partie de son oeuvre à Georges Bernanos, François Mauriac, James Dean, Arthur Rimbaud,…

A travers ce texte La RIMB, on retrouve par la voix de Vitalie Rimbaud, les accents de la ferveur de Grall que témoignent certains de ses poèmes : « Seigneur, me voici c’est moi…Seigneur ayez pitié !». Que de concordances entre la vie du « poète maudit » parti jeune et, la vie trop courte de Grall qui meurt à 51 ans.

Au départ radiophonique, cette pièce de théâtre nous présente une femme seule, parce que veuve, responsable dans sa noble et difficile tâche de proprétaire d’une terre ardennaise qui lui est chère ; une femme de devoir, une femme passionnée : « Je suis la souche, la race de la terre ! » ; une mère de famille, volontaire, exigeante, intransigeante, excessive…

Devant nous, dans un décor simple, une suspension lumineuse monte et descend au rythme de certains accents, une lumière subtile effleure le plateau, un parquet qui craque par l’usure du temps, les pieds dans une cuvette à moitié remplie d’eau, provoquant un léger clapotis, une femme, à la silhouette enfumée, au corps vieillissant évoque, parfois comme une mélopée, la mort de son fils qu’elle n’a jamais acceptée. Se parlant, à elle seule, on entend sa révolte, ses espoirs, son désespoir. Son fils est mort, sa mémoire doit être respectable ! Son fils n’est pas le poète maudit « idôlatré » par le parisianisme des gens de lettres ; d’ailleurs, dit-elle, dans un élan de colère « Ce que l’on a écrit est à soi, une œuvre d’Art n’a jamais changé le monde ! ». Drôle de femme ! Son fils n’est pas non plus l’adolescent « vagabond » qu’il a été, un temps. Excessive, elle assène : « J’ai tous les droits, je suis sa mère ! »

Elle est fière de son fils, il a été un grand voyageur ! « Le Roi Arthur, voilà la vérité de mon fils ! Et, elle se plait à penser qu’Arthur a retrouvé les valeurs de la famille et de la foi bien avant sa mort. « Il me revenait, il revient à Dieu » … D’aucuns diront, triste consolation ! De toute évidence, cette impression de résignation peut être mise sur le compte de la foi, seule capable de supporter une telle épreuve ? De tous temps, ce lien mère-fils a été problématique mais là, ce délire verbal d’une mère nous révèle un amour, une révolte, une douleur insoutenable ô combien légitime : « Arthur, mort avant moi ! ».

Dans ce spectacle, tout fait lien avec le texte : la mise en scène empreinte de mystère de Jean-Noël Dahan, la scénographie toute en nuance de Julien Peissel, les sons évocateurs et inquiétants de Jean-Marc Istria. Tout participe à la mise en valeur de ce texte, magnifiquement riche et émouvant, fait d’une belle écriture dont l’âme est servie par une, non moins belle comédienne, Martine Vandeville. Tourmentée, brisée, tournant fébrilement autour de sa chaise, évoluant difficilement avec sa canne, elle voudrait ne faire qu’un avec son fils bien-aimé ; sa souffrance morale et physique s’identifiant à celle, jadis, de son fils, meurtri et amputé d’une jambe. Elle porte sur ses épaules toute la misère et la douleur du monde…Tour à tour, elle ressasse, explose, chuchote, culpabilise, revendique Elle nous plonge dans des émotions subtiles au plus profond de notre être et nous entraîne, avec talent, dans un tourbillon de pensées hautement philosophiques, dont une de Xavier Grall, dans son œuvre « L’Inconnu me dévore » :

« Pas de série pour le nombre UN, la nécessité unique : "mourir". C'est la vie qui est étrange et fabuleuse, le trépas est un événement qui ne devrait point nous surprendre »…

Un magnifique moment de théâtre, à ne pas rater !

* Le Lucernaire 53, rue Notre-Dame- des-Champs 75006 Paris Jusqu’au 21 avril 2012, à 19 heures

mardi 13 mars 2012, Lydie Léa Chaize