Liste des spectacles
Découvrez l'ensemble des spectacles de la compagnie de théâtre Éclats Rémanence

Ecriture de plateau


Mise en scène : Jean-Noël Dahan


Jeu : Fabien LecaMatthieu Lemeunier, Julia LepèreAlex Pattie, Stéphanie Reynaud


Scénographie et costumes : Julien Peissel


Vidéo : Mélodie Chabert


Régie : Vincent Tudoce


Production : Cie Eclats Rémanence, avec le soutien du CENTQUATRE-PARIS, du Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, de la SACD, du Plateau 31 de Gentilly, de Gare au Théâtre à Vitry sur Seine, du Théâtre de l'Opprimé à Paris.


“Jouer un personnage“, c’est une chose. Mais comment faire pour “sortir d’un personnage“ ? Se construire une autre vie, qui nous ressemblerait davantage. Trois acteurs et deux actrices, partant de la vie de Gérard Bernachon, père de famille et employé trop consciencieux, font émerger des facettes inédites de son identité.


Enfermé dans une image idéale de lui-même, apeuré par l’urgence des décisions à prendre, Gérard s’efforce, et nous avec, de comprendre sa vie autrement. Entre fantasmes et humiliations, il traverse des problématiques de notre temps : dois-je dominer pour ne pas être dominé ? Qu’est-ce qu’être un bon père ? Un bon chef ? Les histoires politique, familiale, personnelle se répètent-elles inlassablement ? Qu’est-ce qu’être au présent ?


Les voix qui hantent Gérard et qui se mélangent appellent un peuple à venir, peut-être la troupe que nous formons ensemble, et qui veut inventer de nouvelles manières de raconter le monde.

Calendrier

Ce projet a connu une première étape, intitulée « Une souris grise », ayant fait l’objet de plusieurs résidences et présentations : 


- Au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, 2 présentations dans le cadre des « Cartes blanches », octobre 2013


- à la S.A.C.D., lecture,novembre 2013


- Au Théâtre Nanterre-Amandiers, répétitions, novembre 2013


- Au Plateau 31 (Gentilly), résidence d’une semaine et 3 présentations, mai 2015


- A Gare au Théâtre (Vitry sur Seine), Festival "Nous n'irons pas à Avignon », 5 présentations, juillet 2015 


Une seconde étape, à l’occasion de laquelle nous avons rebaptisé le projet « Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu’un », sera prochainement présentée :


- Après des répétitions entre février et juillet 2016


- Au CENTQUATRE-PARIS, Résidence d'essai, août-septembre 2016


- Au Théâtre de l'Opprimé, Deux présentations, les 3 & 4 novembre 2016 à 15h30

Note d'intention

« Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu’un. »


Rodrigo Garcia


« Quand nous sommes au fond du gouffre, nous sommes plus enclins à accepter le changement. » 


La légende de Korra


« Je croyais que Kim Jong-il entendait mes pensées, c'est pourquoi je ne me permettais pas de penser."


Une femme évadée de la Corée du Nord


 


(Les photographies qui émaillent cette note d’intention ont été prises en répétitions, durant la résidence d'essai au Centquatre. Credits Photo : Sébastien Mathe)


 


Le théâtre comme expérience de pensée.


Une expérience de pensée commence par une question : « Que se passerait-il si… ? »


Investir un personnage est une expérience de pensée. C’est celle que nous avons faite ces dernières années en travaillant sur le texte de Louis Calaferte, Une souris grise.


Puis nous avons voulu pousser l’expérience plus loin… Nous avons voulu nous libérer de ce texte, de ses personnages, nous libérer de tout personnage. Et notre travail est devenu une écriture de plateau. Nous voulons créer un spectacle consacré au thème de la libération, au fait de devenir soi-même. 

Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un
Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un

Comment, déjà, sortir d’un personnage, lorsque c’est apparemment tout ce que nous avons ? Les personnages de la pièce de Calaferte nous ont semblé avoir une part d’ombre. Nous avons eu besoin de croire qu’ils avaient une part cachée, qu’ils vivaient des choses en cachette : fumer, se muscler, jouer à des jeux vidéos, prendre un amant, écrire… Faire en cachette, c’est parfois faire exister une vérité, une part de nous, à l’abri du jugement d’autrui. En gestation. Je peux aussi cacher des fantasmes. Je rêve d’autre chose concernant ma vie, la vie de l’autre, mon rapport à l’autre. Donner vie à ce que chacun cache nous a donné un angle d’attaque, a ouvert un imaginaire, afin de quitter le personnage et ce qu’il y a en lui de systématique, ce qu’il y a en lui d’impasse. Notre identité n’est pas forcément un destin indépassable. 


Puis il y a le passage à l’acte. « Que se passerait-il si » chaque personnage changeait réellement d'existence ? Comment l’affirme-t-il face aux autres ? Cela ne va pas sans difficultés, sans tensions, mais aussi sans jouissance. Ensuite, ma vie changée, de nouveaux fantasmes apparaissent. L’insatisfaction persiste. Je me dis même qu’avant, ce n’était pas si mal. Je ne me réduis définitivement pas à une identité. Nous souhaitons dans ce spectacle faire émerger des reflets de notre « non-identité ».


Finalement je comprends que ma vie, quelle qu’elle soit, est à imaginer, requiert de l’invention, de la stratégie, du compromis. Accepter cette vie et en faire quelque chose, c’est peut-être cela, coïncider avec soi-même. Autre expérience de pensée. 


Ce parcours de libération que nous venons de décrire, c’est celui que nous envisageons de traverser dans le spectacle. A cette fin, Une souris grise de Calaferte est devenu un matériau de rêverie, un terreau pour assoir notre écriture de plateau. Nous utilisons, non le texte, mais les personnages et certains de ses thèmes dont l’intérêt nous semble dépasser la cadre de la pièce. Non simplement passer à autre chose, mais s’évader par approfondissement, rêver ce que les personnages ne disent pas pour faire émerger un autre théâtre.

 


Spin-off introspectif


Dans la pièce de Calaferte, l’action se situe chez la famille Bernachon : Gérard, le père, Charlotte, la mère, et Ludovic, leur fils, 7 ans. Ils sont en effervescence : ils s’apprêtent à recevoir le couple Waterbrunner à déjeuner. Monsieur W. est le nouveau patron de Gérard, allemand, directeur commercial pour toute l’Europe, ils doivent faire bonne impression… Le couple Waterbrunner, toujours jovial, va progressivement se révéler sans limite, humiliant le père, harcelant la mère, face à un enfant dont les parents, par excès de soumission, incitent à respecter ces étranges invités.

Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un
Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un

Nous avons rêvé les fantasmes de chacun des cinq personnages de la pièce, mais le père nous a semblé jouer un rôle central, sans doute parce qu’il est à l’articulation de la cellule familiale et du monde du travail. Ainsi, à la différence de la « comédie grotesque » revendiquée par Calaferte, notre recherche prend l’allure d’un spin-off consacré à Gérard Bernachon.


Pour l’heure, les cinq comédiens débutent le spectacle en jouant tous le rôle de Gérard. Cinq voix, cinq corps, cinq facettes du même personnage. De façon étrangement inquiétante, l’identité est d’emblée marquée de manière forte mais aussi éclatée. G. réfléchit à sa vie, se questionne, l’évocation d’autres personnages devient l’occasion de les faire apparaître, de tisser un dialogue, des dialogues simultanés, de rejouer des scènes vécues, fantasmées, de mélanger réel et fiction. Chaque acteur passe aisément d’un personnage à l’autre. La multiplicité d’acteurs et de personnages se justifie par la multiplicité de voix, de rumeurs qui hantent l’esprit de Gérard. La contradiction est inévitable, écho de gestes qui n’ont pas eu lieu, de réparties écrasantes des autres. L’espace devient celui de la pensée de Gérard, où les déplacement des corps deviennent ceux de sa conscience, à la façon de certains auto-sacramentaux de Calderón (Procès en séparation de l’âme et du corps).


 

Violence au travail, dans la famille


De la pièce, nous gardons déjà le thème de la violence hiérarchique au travail (humiliations, obligation d'être sur-productif, jamais malade, sous peine d'être licencié…) et ses répercutions au sein de la famille (anxiété, doute, somatisation, brutalité…). Le premier à subir cette violence hiérarchique, c’est le père. Comment faire pour ne pas tout perdre du jour au lendemain ?C’est la question à laquelle le père s’imagine être confronté face à son chef ; il éprouve cet affect, malheureusement actuel : la peur du lendemain, lié au risque de perte, de précarisation... Cette difficulté pèse sur son couple, influence l’image que son enfant a de lui.

Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un
Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un

Ce sur quoi je m’appuie, comme souvent dans mon travail de metteur en scène, c’est le marmonnage. Ce que l’employé se dit après avoir été engueulé, lorsqu’il parle tout seul, chez lui, lorsqu’il n’arrive pas à dormir. La façon dont son esprit va encaisser la violence symbolique de l’engueulade. La façon dont il l’appréhende aussi. Attente. Soumission intériorisée. La Boétie, Discours de la servitude volontaire. En l’occurence je ne fais pas marmonner les acteurs sur scène, mais ce marmonnage est pour moi le ferment, la manifestation de fantasmes du père. Afin d’éclairer sa situation objective de soumission, c’est cet imaginaire du père, à la fois aliéné et organe de libération, qui m’intéresse.


Qu’est-ce que le père transmet à son fils ? Le parcours de Ludovic dans la pièce de Calaferte peut être envisagé comme une réécriture de la légende du « Roi des Aulnes ». L’enfant d’abord soumis à ses parents se voit contraint par ces même parents d’obéir et de se conformer idéologiquement aux invités qui finiront par violenter ses parents. Comme dans la légende, le père ne peut empêcher que son fils lui soit volé. Nous avons ainsi envisagé que l’une des craintes du père serait que le fils lui adresse ses reproches, comme dans La lettre au père de Kafka, par le biais de sa chaine Youtube (projetée sur un écran en fond de scène).


Ce transfert de violence (patron/père, père/fils) sera pour nous renforcé et questionné par une ambiguité identitaire progressive et assumée : alors que dans la pièce de Calaferte, chaque personnage renvoie à une identité déterminée (fils, père, patron…), nous considérons que ces identités peuvent être des étapes dans la vie d’un seul homme, constituer autant de contradictions internes, de « cas de conscience » : patron et employé, père et fils, violenteur et violenté - mais également homme et femme, lorsque Gérard fantasme les désirs de sa femme, de la femme de son patron. C’est aussi de cette façon qu’il tente d’avoir accès à l’autre, c’est-à-dire à lui-même.

Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un
Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un

Ce mélange d’identités est à même de susciter de nouvelles expériences de pensée : que se passerait-il si je revenais à l’âge de mes sept ans, mais avec mon cerveau, mon savoir actuel ? Pourrais-je ne pas faire les même erreurs ? Construire une vie plus gratifiante ? Comment dès lors faire entendre ma différence à mon entourage, à mes parents ? Dans quelle mesure les lois et les usages qui protègent l’enfance sont aussi traversés de normes qui empêchent les envies singulières et légitimes de s’affirmer. Qu’est-ce qu’un enfant dès lors doit faire en cachette pour s’épanouir ?


Afin de compenser son quotidien, Gérard fantasme aussi une gloire à travers des rêves de super-héros (lui qui a des problèmes de digestion, il se prend pour « Iron Stomach man » ; en écoutant de la musique, il a un rêve éveillé récurrent de champion du monde d’échecs aux capacités de calcul quasi-infinies…). Homme un peu en-dehors de sa vie, le fantasme est l’opium de Gérard Bernachon.


L’issue, ce sera la reconnaissance de l’autre. Cherchant éperdument à l’obtenir, il va peu à peu comprendre que c’est d’abord à lui de la donner. Voir en l’autre ce qu’il a de singulier. Le patron autoritaire devient plus empathique, faisant émerger l’image - en question de nos jours - d’un leader positif. Les rencontres deviennent possibles. 


 


Migrants & résidents 


La pièce de Calaferte questionne une société construite, où chacun s’efforce de jouer au mieux le jeu social, de revendiquer une identité qui l’avantagerait. Le portrait, pour être complet, appelle ses propres marges : apatrides, sans-papiers, migrants, affamés, ceux auxquels une identité est justement refusée. A l’instar des personnages, une société a sa part d’ombre, que notre écriture de plateau prend la liberté de faire apparaître.

Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un
Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un

Le patron allemand lui-même est un ancien émigré prussien. Il a peut-être appartenu à ces millions d’allemands qui, après la deuxième guerre mondiale, ont été contraints de quitter les terres libérées (alors même que leur famille y résidait depuis des siècles) et de vivre dans des camps de fortune durant plusieurs années. Y a-t-il dès lors un lien entre les probables difficultés liées à son intégration et son autoritarisme actuel ? L’accueil que nous réservons actuellement aux migrants influencera-t-il les citoyens qu’ils deviendront plus tard ? Ce cas migratoire du prussien nous semble éclairer les migrations actuelles, et rappelle leur reversibilité à travers l’histoire (Allemands autrefois migrants / aujourd’hui résidents accueillants). A la réversibilité sociale (patron/employé) et générationnelle (parent/enfant) évoquée plus haut, fait écho cette réversibilité historique et politique. C’est une question de plus adressée à notre identité. 

Gerard Bernachon est clairement apolitique : son engagement sur ce terrain est aussi vide que sa soumission est forcenée. Si le plateau est à l’image de sa conscience, sa remise en question rencontrera d’autres êtres, d’autres langues, des étrangers, d’autres paroles, d’autres images. Les acteurs pourront endosser ces identités nouvelles ; des images d’archives, de documentaires, pourront être projetées en fond scène, c’est-à-dire à la lisière de ce que nous acceptons de percevoir, de prendre en compte. Une troupe de figurants pourra progressivement débarquer sur le plateau, leur nombre interrogeant d’emblée la place que nous sommes à même de leur laisser, sur nos territoires intérieurs et géographiques.

 


Médiatisation 


Nous avons rêvé que Gérard jouait à des jeux en ligne, autre façon de s’évader, support de ses fantasmes de toute-puissance. L’usage du smartphone, de l’écran en fond plateau, permettront d’asseoir cet univers. Les images de jeu vidéo pourront aussi faire contrepoint à celles des documentaires, voire se mélanger à elles.

Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un
Tu devras bien un jour raconter la vérité à quelqu'un

Les acteurs pourront aussi immortaliser avec délectation les moments de violence par l’intermédiaire de selfies envoyés au public durant la représentation. Avant la représentation, une personne à l’accueil du théâtre propose aux spectateurs de lui confier leur numéro de portable afin  de recevoir durant le spectacle des photos prises en live par les comédiens. Plus tard, les selfies reçus témoignent du moment de violence sur un mode ludique. Ce dispositif inclut le spectateur dans l’action, met ainsi en question le redoublement de la violence par le selfie : qu’est-ce que j’accepte de photographier, de recevoir comme image ?... 


Nous souhaitons pousser plus loin le questionnement autour de l'image, entamé via les selfies, en publiant le spectacle sur PERISCOPE (Cette application informatique permet de diffuser de la vidéo en direct au monde entier. Instantanément avertis, les abonnés peuvent participer, commenter et envoyer des cœurs en temps réel.) via le téléphone portable présent sur scène. Le portable est une façon de s’inclure dans la communauté mondialisée. Les réfugiés sont hyperconnectés, ont besoin de connexion (Cf. « Arrêt sur images », émission du 11 septembre 2015). Périscope prolonge notre questionnement sur les limites de la conscience : comment faire du Monde notre monde ? Dans quelle mesure ai-je besoin de montrer mon intimité aux médias ? Jusqu’a quel point font-ils désormais partie de moi ? Les frontières, les partages géopolitiques, questionnés par le théâtre dès son origine, sont peut-être aussi médiatiques, participant de la composition d’identités nouvelles.