Liste des spectacles
Découvrez l'ensemble des spectacles de la compagnie de théâtre Éclats Rémanence

Adaptation de l’oeuvre de Maurice de Guérin
Compagnie Éclats Rémanence

Équipe

Jeu : Martine Vandeville
Hautbois : Jacques Vandeville
Mise en scène : Jean-Noël Dahan
Création Lumière : Nicolas Boudier
Spectacle labellisé par le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de la Ville de Paris
Co-Production : Conseil général du Tarn / Compagnie Eclats Rémanence
Création le 18 juillet 2010 à 16h lors du Festival «Maurice de Guérin revisité» organisé à l’occasion du Bicentenaire de la naissance de Maurice de Guérin au Château du Cayla (Andillac), demeure natale du poète.


Présentation publique du spectacle prévue en mai 2011 à l’Atelier du Plateau (Paris)

Une rencontre

C’est à Elsa, au hasard d’une lecture du Lagarde et Michard, son livre de seconde, que je dois ma rencontre avec Maurice de Guérin, une dizaine de pauvres petites lignes, serrées, comprimées sous un long poème en vers de Chateaubriand, petit poème en prose, astérisque en bas de page : “Maurice de Guérin, poète romantique mineur”.
Je garde intactes les sensations: émotion voluptueuse, prégnante mais discrète, pleine de réserve et murmurée à mon imagination tout en aiguisant ma curiosité.
J’ai voulu m’approcher, entendre mieux et plus clair. J’ai cherché et trouvé un petit recueil, poésie Gallimard 260 pages receleuses d’une oeuvre, une voix qui ne me quitte plus.
Qui était donc Maurice de Guérin ?
Ecoutons ce qu’en dit Marc Fumaroli dans sa préface :
“Avec Maurice de Guérin nous assistons à ce qui, en littérature, reste le plus souvent un événement soudain, ou dont les traces sont effacées : la naissance d’une “seconde voix”.
J’étais berger ; j’avais plus de mille brebis…
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Et je me livre aux dieux que je ne connais pas !…
Ces dieux redoutés et désirés qui dénouent en lui le chant profond, Maurice de Guérin ne s’y est livré qu’assez tard, dans les années 1835, 1836, si l’on tient compte de la brièveté de sa vie (1810-1839). Et il ne s’y est livré que peu de mois. Elle s’est longuement cherchée cette voix nouvelle, dans les pages du cahier vert (1832-1835) ; elle s’est posée dans les pages sans titre adressées à Hippolyte de la Morvonnais le 21 mars 1835 ; elle se déploie enfin dans de brefs chefs-d’oeuvre, le Centaure, la Bacchante et Glaucus composés en 1835-1836. Elle se retire alors, laissant Glaucus inachevé, et la promesse d’un Hermaphrodite jamais tenue. Les lettres à B. d’Aurevilly et à de moindres amis poètes laissent entrevoir dans ces mêmes années une impossibilité d’écrire (…) Les progrès de la phtisie ont fait le reste. Après trois ans de toux et d’hémoptysies, le poète meurt d’une “bonne mort” chrétienne sous les baisers de sa femme-enfant et de sa soeur Eugénie, dans le manoir natal du Cayla.”
Peu de gens connaissent Maurice de Guérin, beaucoup l’ont oublié à quelques exceptions près: F. Mauriac, St Beuve, R.-M. Rilke, A. Breton, Ramuz…
Ce grand voyageur (“il y a du charme à errer, quand on erre, on sent qu’on suit la vraie condition de l’humanité, c’est là, je crois le secret du charme”) qui a fait lentement son chemin au cours d’une vie si brève, est au surplus une voix enfouie par les soins du poète lui-même puisqu’il s’est livré dans les dernières années de sa vie à l’autodafé de certains de ses manuscrits. C’est une voix unique parmi les Romantiques, une énigme !
Voici ce que dit Albert Beguin, dans L’âme Romantique et le Rêve, de cette âme si vibrante et tourmentée, de cette vie froissée et sensitive :
“L’oeuvre de Maurice de Guérin a une place unique dans la littérature française. Seule, avant les grandes visions de Hugo, elle fait entendre dans le romantisme, la voix de l’ivresse cosmique (…) il a été, plutôt qu’un individu préoccupé de ses sentiments, une créature humaine affrontée et mêlée à la vie de l’univers, une âme presque dénuée d’histoire et dont la biographie n’est autre chose que la continuelle variation d’un rythme. Rien ne semble exister pour lui sinon le contact avec les ondes de la vie universelle et les instants où, se sentant retranché de cette harmonie, il revient à l’anxiété.”
Martine Vandeville

Pourquoi au théâtre ?

Ce n’est pas le personnage historique qui nous intéresse, mais cette voix qui traverse les âges. Sa volonté de dépouillement, qui découvre un être fragile, s’avère être sa force, son authenticité - celle dont nous avons tant besoin aujourd’hui, alors que l’identité est si malmenée.
« C’est le sentiment de ma faiblesse qui me fait chercher un abri et qui me donne la force de briser avec le monde (...) » (Le cahier vert, 13 août 1832)
Ce qui se découvre alors à l’écoute du poète, ce n’est pas une personnalité figée, fade, uniforme, un romantique mineur comme la tradition veut nous le faire croire, mais une parole qui s’invente de façon POLYPHONIQUE à travers plusieurs aspects que notre spectacle se propose de faire apparaître. Le dispositif scénique se fait l’écho de ce projet…
Une comédienne, Martine Vandeville, interprétant les textes
Ce journal, Le cahier vert, est lui-même un texte à la forme incernable. Il est le lieu où la parole du poète se confie et s’invente, à tel point que chaque morceau emprunte à des registres inopinés : élégie, questionnement, polémique, description… Autant de tonalités qui insufflent leurs voix à la comédienne.
Pourtant, la langue sait rester simple et sublime, ciselée, non de façon guindée et désuète, mais en témoignant étrangement d’une attention sensuelle proche d’une certaine animalité, d’une exaltation cosmique au contact de la Nature.
« J’habite avec les éléments intérieurs des choses, je remonte les rayons des étoiles et le courant des fleuves jusqu’au sein des mystères de leur génération. Je suis admis par la nature au plus retiré de ces divines demeures, au point de départ de la vie universelle ; là je surprends la cause du mouvement et j’entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur »(décembre 1834)
La langue classique est mise au service d’une parole concrète, proche de la vie organique. Ce n’est pas l’homme sur son rocher qui défie les dieux. Et ce contact avec la nature, c’est à travers son obsession du mot que Maurice de Guérin va le retrouver. “Le moindre mot pour ce grand Voyant renfermait des immensités d’horizons. Je l’ai vu des semaines et des mois vivre dans un mot, - dans les délices intellectuelles d’un mot, - comme les Carthaginois à Capoue.” (Barbey d’Aurevilly, Lettres à Trébutien, 2 février 1855)
A l’instar du poète, il s’agit pour nous d’entretenir un rapport sensible au texte, sans distance narcissique, sans posture. Le sujet parlant est ici moins l’ego que le sujet d’expérience. Il se met dans des situations de danger. La voix et le corps de la comédienne viendront ainsi se loger dans la « pauvre petite coquille » du poète qui séduit par l’acceptation toute simple de ses misères, de son perpétuel manque d’énergie. Il y aura à retrouver un certain plus-que-présent. Le jeu pourra également faire émerger différentes focales sur la main, le chuchotement.
Un hautboïste, Jacques Vandeville, assis sur une chaise, en contrepoint et en connivence
La musique introduit dans le spectacle cette écoute que le poète avait de lui-même et qui pouvait rendre sa solitude heureuse. Elle donne à entendre (au public) cette distance qui est finalement sa liberté, révèle sa part d’humour. Le hautbois, instrument à vent et en bois, porte ainsi en lui de multiples expressions : douceur, pureté, clarté, chaleur, qui peuvent aussi abriter des sonorités nasillardes ; la stridence peut être suivie de l’essoufflement (celui du poète phtisique), un son à bout de souffle qui peut nous laisser sur un écho sonore, “l’écho sonore de la création”.
Les extraits musicaux seront choisis parmi des oeuvres de Jean-Louis Petit, Jacques Chailley, Béla Bartok, Charles Koechlin, Heitor Villa-Lobos, Paul Hindemith, Benjamin Britten, André Jolivet, Martinu, Jacques Ibert, Schumann, Telemann...
Des espaces de jeu, correspondant à autant de moments dramatiques, autant de « saisons », distribuées par une lumière jouant le rôle de troisième personnage
En contrepoint du musicien assigné à une place fixe, la comédienne pourra se déplacer, accéder à plusieurs stations, créer différents espaces. La lumière, inspirée des scènes de Poussin et de Claude Lorrain admirées par Maurice de Guérin, jouera alors un rôle essentiel.
Jean-Noël Dahan